Entrée par : Eloise, Ingénieure en chef
Horodatage : Cycle 2.7, heure 03:42 (estimation)
Tout a commencé par un hurlement. Pas celui du vent, j’y suis habituée. C’était un cri mécanique, la plainte aiguë du métal torturé au-delà de ses limites. Depuis la salle de contrôle du sub-niveau 7, je voyais les données devenir folles. L’Éolienne-Gamma, notre plus grande fierté, affichait une vitesse de rotation qui dépassait de 40% les seuils de sécurité maximum. Les freins d’urgence, des blocs de composite de la taille d’une navette, tentaient de ralentir la danse macabre des pales, mais la force du Souffle d’Ouragan était trop grande.
J’ai crié des ordres dans mon micro-casque, activant manuellement le protocole de découplage, mais la connexion était déjà instable. Des paquets de données se perdaient dans un océan de parasites. Puis, un pic de vibration sismique a secoué la structure. Sur mon écran, une alerte rouge sang a clignoté : « RUPTURE STRUCTURELLE – PYLÔNE GAMMA ». Le son qui a suivi, même filtré par des dizaines de mètres de roche et de béton, était celui d’un géant qui s’effondre.
La cascade a été instantanée. La perte de Gamma a reporté une charge impossible sur le reste du réseau. Les turbines se sont mises en sécurité les unes après les autres. Le barrage a tenté de prendre le relais, un afflux massif de joules, mais c’était comme vouloir arrêter un tsunami avec un seau. Surcharge. Disjoncteurs principaux grillés. Les lumières ont clignoté, passant d’un blanc clinique à un orange apocalyptique. La sirène d’urgence a entamé son chant funèbre. Et puis, 90 secondes après la coupure du réseau principal, l’alimentation de secours a rendu l’âme dans un dernier grésillement pathétique.
Le silence. Un silence si total, si dense, qu’il en était douloureux. Un silence seulement troublé par le grondement lointain de la planète et le son de ma propre respiration, rauque et rapide. Les portes de confinement se sont verrouillées avec le claquement lourd et définitif d’une porte de prison. Je suis prisonnière de ma propre cathédrale technologique. Avec trois autres âmes.
Entrée par : Marc, Technicien des communications
Horodatage : Cycle 2.7, heure 03:50 (estimation)
J’ai perdu le contact avant même la panne générale. J’essayais de recalibrer le flux de données d’un relais secondaire, ici au sub-7. La tempête en surface créait un brouillage électromagnétique d’une violence que je n’avais jamais vue. Mon écran de diagnostic n’était plus qu’une neige assourdissante. J’ai cru que mon matériel avait lâché. J’ai tapé sur la console, un geste stupide et purement humain. J’ai juré.
Et c’est là que le sol a tremblé. Pas une petite secousse. Une vague, une ondulation profonde qui m’a presque fait tomber. J’ai entendu, ou plutôt senti, le « bang » sourd de l’éolienne qui s’effondrait. À cet instant, j’ai su que c’était fini. J’ai tenté d’envoyer un S.O.S. à l’aveugle sur tous les canaux, mais c’était peine perdue. Mes systèmes étaient déjà morts, noyés sous les interférences.
Quand les lumières ont lâché, mon premier réflexe n’a pas été la peur, mais une colère froide. Être coupé du monde, pour un technicien des communications, c’est pire que la mort. C’est l’amputation de tous vos sens. Dans le noir complet, j’ai attrapé ma sacoche d’outils au toucher. Ma tête tourne déjà : batteries de secours, câblage des terminaux de maintenance, ports d’accès d’urgence… Il doit bien y avoir un moyen de créer une bulle de courant, une petite étincelle de vie numérique dans ce tombeau. Le silence est mon ennemi. Je dois le briser.
Entrée par : Harmony, Biologiste médicale
Horodatage : Cycle 2.7, heure 04:15 (estimation)
La peur a un son. C’est le cliquetis du verre qui s’entrechoque dans les armoires de l’infirmerie. J’étais en train de vérifier des lots de cultures cellulaires quand la vibration a commencé. Pas une vibration lointaine, non. Une vibration qui naissait sous mes pieds, qui remontait le long de ma colonne vertébrale et faisait trembler ma cage thoracique. Les flacons sur les étagères ont commencé à danser, puis à tomber dans un fracas de verre brisé. L’odeur âcre de l’antiseptique s’est répandue.
Mon premier réflexe a été de protéger les échantillons les plus importants et de sécuriser la porte de la réserve de médicaments. Les lumières qui clignotaient au-dessus de moi projetaient des ombres longues et dansantes, transformant mon laboratoire stérile en scène de film d’horreur. Quand le noir complet s’est fait, je me suis figée, une main sur la paillasse pour garder l’équilibre, l’autre sur mon cœur qui battait à tout rompre.
Eloise a été la première à parler dans le noir, sa voix étonnamment calme : « Tout le monde va bien ? Signalez-vous. » J’ai répondu, Marc aussi, puis Bertrand. Sa voix était la plus posée de toutes. Le son de leurs voix a été un ancrage. J’ai trouvé ma lampe de secours et fait un bilan rapide de la pièce. Du verre partout. Des liquides répandus. Mais le principal est sauf. J’ai attrapé la grande trousse d’urgence, celle pour les catastrophes. Je ne suis plus une chercheuse. Je suis la seule médecin de notre petit groupe de survivants. Mon inventaire n’est plus une routine, c’est une litanie pour nous garder en vie.
Entrée par : Bertrand, Archiviste planétaire
Horodatage : Cycle 2.7, heure 07:00 (estimation)
J’étais au milieu des archives géologiques, consultant une carotte de forage vieille de deux siècles, quand la Citadelle s’est mise à trembler. Les rouleaux de données et les holodisques sur leurs étagères ont vibré en sympathie, produisant une étrange mélodie dissonante, le chant du cygne de notre savoir. Je n’ai pas été surpris. J’ai lu les anciens rapports. Les simulations des fondateurs prévoyaient un événement de cette magnitude tous les cinq cents ans environ. Nous étions simplement arrivés au terme du sursis.
Dans l’obscurité qui a suivi la panne, l’odeur de la vieille pierre et de la poussière des archives m’a semblé plus forte, plus présente. Le grondement de la tempête, là-haut, est la voix de Xylos. Une voix que nous avons ignorée pendant trop longtemps, persuadés que notre ingéniosité pouvait la faire taire.
J’ai allumé la faible lueur de ma liseuse personnelle. Sa batterie tiendra quelques jours. Eloise a déjà pris les choses en main, son esprit d’ingénieur transformant le chaos en une série de problèmes à résoudre. Marc, plein d’une énergie nerveuse, cherche une faille dans notre cage électronique. Et la douce Harmony, malgré sa propre peur, s’inquiète déjà pour nous, comptant ses bandages comme un chapelet. Un ingénieur, un communicant, un soignant et un historien. C’est une étrange équipe pour affronter la fin de notre monde. Mon rôle, je le sens, sera de me souvenir. De tout. Car si nous échouons, cette histoire sera la dernière archive de la Citadelle du Savoir Reculé.